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Revenu universel et travail

La précampagne présidentielle ne cesse d’aborder le thème du revenu universel, notion pourtant mal cernée tant elle est multiforme.

Des propositions contrastées

  • Pour la Fondation Jean Jaurès, l’objectif d’un revenu universel est de mettre fin à la pauvreté, de simplifier radicalement la protection sociale et d’avancer vers une société plus égalitaire mais aussi plus frugale, qui accepte l’éventualité du non travail. L’attribution universelle d’un revenu de 750 €, estimée à plusieurs centaines de milliards, conduirait à remodeler les prestations sociales : pour le financer, la protection retraite disparaîtrait (les retraités auraient cependant droit à une prestation majorée à 1125€), comme la protection maladie (sauf en ce qui concerne les ALD, maladies longues et durables) ainsi qu’une part de la politique de l’emploi. Benoît Hamon, candidat à la primaire de la gauche, qui propose un dispositif proche, utilise quant à lui pour financer son projet les prestations familiales et les aides au logement mais a recours, pour le solde, à des impositions nouvelles ;
  • Une autre famille de pensée, plus libérale, propose un « revenu d’existence » servi à tous, proche du RSA actuel. Hors les minima sociaux, la protection sociale serait maintenue, avec de fortes simplifications (une allocation forfaitaire par enfant, fiscalisation du financement du risque maladie). Pour l’essentiel, le revenu d’existence serait financé par une réforme fiscale radicale, la transformation de l’impôt sur le revenu en une « flat tax » individuelle de 21 % s’appliquant à tous les revenus. Selon leur situation, les personnes soit percevraient directement le revenu d’existence soit l’utiliseraient comme un crédit d’impôt s’imputant sur leur dette fiscale. Le but n’est pas ici de lutter contre la pauvreté mais de donner une liberté de choix et surtout de rendre la redistribution fiscale et sociale lisible et simple, en gommant les contrôles de la puissance publique sur l’ouverture des droits ou les ressources ;
  • Quant au revenu décent, prôné par Manuel Valls et par Terra nova[1], ce n’est pas un revenu universel, même s’il en adopte quelques principes : il correspond à une fusion des multiples revenus minima actuels (personnes âgées, handicapées, sans ressources…) avec la volonté d’en améliorer le niveau (le but n’est plus de servir un minimum vital mais de favoriser l’inclusion sociale) et d’en simplifier les conditions d’attribution : la nouvelle prestation de 750€/mois (contre moins de 500€ aujourd’hui pour le RSA net versé à une personne seule), serait attribuée à tout résident régulier de plus de 18 ans, sous condition de ressources du ménage ; le versement serait automatisé et la prestation financée par l’Etat ; le surcoût net par rapport aux prestations actuelles serait d’environ 20 Mds. La proposition s’oppose radicalement à celle du programme de François Fillon, qui crée une « allocation sociale unique » en regroupant diverses prestations (RSA, allocations de chômage, aides au logement et « autres prestations sociales »), mais avec l’objectif de plafonner la solidarité en pourcentage du SMIC net, pour limiter une redistribution jugée excessive.

Une faisabilité improbable…et des questions de principe

Le réalisme conduit à considérer la création d’un revenu universel comme une utopie. Le système actuel est certes compliqué, injuste et contraignant : la réforme mettrait fin au phénomène de non recours, protégerait mieux les jeunes et parfois améliorerait la situation des personnes pauvres. Pour autant, sous sa version Fondation Jean Jaurès, elle n’est pas finançable, elle met à mal le système social, en retraite et en maladie, et de très nombreux Français y perdraient[2]. La fusion des minima est plus crédible et séduisante mais, si elle correspond à une augmentation du montant, serait-elle politiquement acceptable, dans un contexte où les bénéficiaires de prestations sociales sont accusés de profiter du système (F. Fillon les présente, dans son programme, comme de fins calculateurs, capables de définir le seuil au-delà duquel ils n’ont plus intérêt à travailler) ? Il faut surtout répondre à la question centrale posée par ces réflexions, celle du travail. Les promoteurs du revenu universel insistent sur le fait que le travail peut être une souffrance et surtout qu’il se raréfie. Ces justifications sont-elles fondées ?

Permettre de refuser le travail ?

Benoît Hamon a raison de dire que ceux qui voient dans le travail un épanouissement et une construction de soi sont en général des privilégiés dont le travail est créatif et valorisant. Pour d’autres, travailler peut être harassant et aliénant. Mais ce constat doit plutôt inciter à changer le travail qu’à le refuser : notre pays est très en retard pour la lutte contre la pénibilité et l’exploitation des salariés (y compris les cadres), pour l’adaptation des postes aux travailleurs âgés, en faveur d’un management moins arrogant et d’une meilleure démocratie sociale. Surtout, il est douteux que le fait de se consacrer à sa famille ou à des activités bénévoles puisse remplacer le sentiment d’utilité sociale que l’on retire du travail : sinon, pourquoi les femmes auraient-elles tant fait pour entrer dans le monde du travail ? Pourquoi tant de travailleurs pauvres en France acceptent-ils des emplois courts et mal rémunérés, au lieu de se contenter de percevoir les revenus minima ? Ce que l’on doit aux personnes sans ressources, c’est d’abord une prestation financière pour subvenir à leurs besoins matériels mais, surtout, un accompagnement vers l’emploi, l’insertion durable, l’autonomie de vie, la liberté : le rapport Sirugue[3] montre clairement combien ces actions sont négligées dans le système social actuel, qui verse des aides mais n’insère pas.

Faire face à la raréfaction du travail ?

D’innombrables études prédisent que la révolution numérique va détruire de plus en plus d’emplois. La question reste controversée toutefois, puisque certains économistes (P. Aghion par exemple) sont persuadés que le potentiel de croissance est aujourd’hui supérieur à ce qu’il était hier mais que les effets positifs des innovations sont lents à se produire. Reste que « la menace jaillit de partout », pour reprendre l’expression utilisée par Daniel Cohen lors d’une audition devant le Sénat[4] : selon lui, les emplois que le numérique risque de faire disparaître ne seraient ni les emplois très qualifiés, ni les emplois déqualifiés, qui impliquent une présence humaine, mais les emplois routiniers occupés par les classes moyennes. Il en tire la conclusion qu’il faut donner davantage de droits aux individus pour les protéger dans un monde incertain, droit à un revenu et à une sécurité sociale professionnelle (le compte personnel d’activité va dans ce sens). Cependant, dit-il, il faut raison garder. Les craintes sur le délitement de la collectivité de travail par le télétravail ne se sont pas réalisées. Ne prenons pas la généralisation de l’automatisation et la fin du salariat pour des certitudes.

Suzanne Maury, enseignante à l’IEP et à l’IRA de Lyon.


[1] Pour un minimum décent, contribution à la réforme des minima sociaux, Terra nova, novembre 2016

[2] Voir l’article de Clément Cadoret, Revenu universel, halte à la pensée magique, La vie des idées, novembre 2016.

[3] C. Sirugue, Repenser les minima sociaux, vers une couverture socle commune, 2016

[4] Rapport d’information sur l’intérêt et les formes possibles de mise en place d’un revenu de base en France, Sénat, octobre 2016