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Lutter contre le populisme

Ce qui s’est passé cette semaine sur le parking de l’entreprise Whirlpool à Amiens est un marqueur de la campagne présidentielle de 2017. La candidate du Front national affirme que, si elle est élue, l’entreprise ne fermera pas parce que, au besoin, l’Etat la rachètera. Le message est que, face aux délocalisations ou aux fermetures d’usines, il existe des solutions toutes simples. Emmanuel Macron quant à lui affirme qu’il faut rechercher une solution qui s’inscrive dans le cadre des lois du marché, quitte à ce que l’Etat pèse pour affirmer les droits des salariés. C’est sans doute moins réconfortant et plus difficile mais c’est plus crédible.

La campagne présidentielle a été marquée par cette opposition entre simplisme et complexité et, compte tenu des résultats (les partis populistes ont regroupé plus de 40 % des voix au premier tour si l’on y compte les électeurs de Mélanchon et de Dupont-Aignan), cette opposition risque de nous poursuivre longtemps.

Le populisme : eux et nous

Selon P. Rosanvallon[1], la doctrine populiste repose sur trois simplifications.

La première est de considérer le peuple comme une entité unifiée définie par sa différence avec les « élites » : le peuple serait la « partie saine » d’une société malade de ses oligarchies. Donald Trump, Marine Le Pen et Jean-Luc Mélanchon s’intronisent ainsi représentants d’un « peuple » victime des élites. Chez Mélanchon, l’analyse oppose le « peuple classe », formé d’ouvriers, de petits employés, de chômeurs, de classes moyennes en voie de paupérisation (soit « 99 % » de la France) à une oligarchie résiduelle formée de patrons, de banquiers et de technocrates soutenus par Bruxelles. Or, le peuple n’existe pas « en soi » et ne représente pas une masse unie qui aurait, en elle-même, toute légitimité pour s’imposer aux autres strates sociales. Les élites elles-mêmes sont diverses : la société française est plus compliquée qu’il n’y paraît.

La deuxième simplification du populisme est de refuser l’existence de corps intermédiaires, d’autorités de régulation, voire le débat d’idées, au profit d’un appel au plébiscite. D’où l’attachement du Front national au référendum pour modifier la Constitution et éviter le débat parlementaire ou le « dégagisme » cher à Jean-Luc Mélanchon, c’est-à-dire le droit du « peuple » de destituer un élu ou un responsable qui ne lui conviendrait plus. Les leaders populistes ne supportent ni la discussion ni la critique et balaie les obstacles juridiques, tous obstacles qui ne sont pour eux que des arguties d’intellectuels. Marine le Pen souhaite, si elle est élue, que la presse, les fonctionnaires et les magistrats filent doux et fait bon marché des principes dégagés par l’histoire constitutionnelle ou les lois de la République. Or, notre pays et notre société ont une histoire, ils ne fonctionnent pas bloc contre bloc, la vie politique ne se réduit pas à une relation violente entre autorité et dissidents et les procédures plébiscitaires n’ont jamais construit une démocratie.

La troisième simplification, c’est de considérer que le lien social est fondé sur l’identité nationale. La xénophobie du Front national est patente: elle refoule les personnes et refuse la conjugaison des cultures. Celle de la France insoumise l’est moins : mais l’indifférence dont témoignent ses partisans à l’éventuelle élection de Marine Le Pen la révèle. Le sort des immigrés et réfugiés, qui en seraient les premières victimes, leur importe peu. A vrai dire, ils n’y pensent pas.

Traiter les racines du mal

Reste qu’il est inutile de déplorer le populisme : il a des causes, politiques, économiques, sociales, contre lesquelles il faut lutter.

Causes politiques d’abord : dans un récent article (« Allemagne 1930, l’histoire comme boussole »), deux historiens[2] analysent les ressemblances et les différences entre l’Allemagne de Weimar et la France d’aujourd’hui. A priori, tout paraît différent : l’Allemagne des années 30 connaissait un chômage à 40 %, une misère profonde, des violences et des émeutes avec des centaines de morts. Les ressemblances pourtant existent, qui ont pour partie contribué alors à l’arrivée d’un régime totalitaire : la première est une crise du sens et l’incapacité d’élites politiques discréditées à redonner de l’espoir et à dessiner un avenir ; la seconde est la corruption d’une partie de ces élites, faiblesse que le parti national socialiste des années 30 a exploité en détournant les regards de ses propres turpitudes. Ces deux caractéristiques se sont accompagnées de l’opposition fantasmatique entre un « peuple » uni et des éléments jugés non assimilables, en l’occurrence les juifs (la violence n’est pas identique : les populistes actuels n’appellent pas à tuer les non-Français). Que conclure de ce rappel de l’histoire ? Des urgences : il nous faut aujourd’hui renouveler nos élites politiques, durcir notre droit et nos pratiques contre la corruption, limiter la professionnalisation des élus, sans doute aussi revoir les mécanismes de la démocratie pour y associer davantage les citoyens par des procédures de participation qui ne soient pas des mécanismes plébiscitaires.

Les causes du populisme sont ensuite économiques et sociales. Les cartes du vote du premier tour des présidentielles révèlent assez l’opposition de deux France : le Front national obtient ses meilleurs scores dans les territoires où le chômage et la pauvreté sont les plus élevés et où la proportion de jeunes sans qualification est la plus forte. Il est vrai que cette analyse mériterait d’être nuancée : le démographe Hervé Le Bras montre que le vote frontiste est faible dans les grandes villes même lorsqu’elles sont dans des zones en difficulté[3] et le politiste Frédéric Gilli[4] que le « vote Macron » est plus équilibré qu’on ne le dit, avec des scores honorables dans les zones périurbaines et rurales et même les petites villes du nord et de l’est (hors zones rurales de ces régions toutefois, où ses scores sont faibles). En outre, il existe un vote populiste urbain : le programme et les méthodes de la France insoumise sont plus acceptables pour les jeunes urbains que ceux du Front national, avec une image sociale plus marquée et un gommage des liens idéologiques pourtant manifestes avec le communisme de la guerre froide (la référence à la paix chez soi et l’attachement aux dictatures d’Amérique du Sud en sont des signes). Reste que le vote populiste est typé et que l’opposition de deux France, l’une aisée, ouverte et optimiste, l’autre pauvre ou très modeste, pleine de ressentiment et de désespoir, n’est pas fausse.

De fait, la mondialisation, dont on sait qu’elle a eu des bienfaits (réduction des inégalités entre pays au niveau mondial, ouverture de la concurrence et stimulation des innovations, développement du commerce international et offre à bas prix de marchandises jusqu’alors peu accessibles, développements des investissements étrangers dans les pays attractifs), bienfaits dont la France a largement profité, a eu aussi des effets très nocifs : au-delà de la consommation effrénée de biens naturels non durables, au-delà de la circulation désordonnée de capitaux qui, faute de régulation adaptée, menace la stabilité des économies, la mondialisation a une face longtemps cachée : elle accroît les inégalités à l’intérieur des pays. L’économiste François Bourguignon le disait en 2012 dans son ouvrage « La mondialisation de l’inégalité »[5], en se focalisant alors surtout sur le cas des Etats-Unis et du Royaume-Uni, avec les conséquences politiques que l’on connaît. En 2007, la géographe Sophie Brunel évoquait, dans un remarquable article de « Sciences humaines », la hiérarchisation des territoires liée à la mondialisation, où la production de richesses et les compétences se concentrent dans les « centres » irrigués par divers réseaux, transports, télécommunications réseaux interpersonnels, tandis que des périphéries dépourvues d’« avantage comparatif » disparaissent dans des trous noirs.

C’est alors à l’Etat d’agir pour contrer ces effets, non pas pour des raisons de compassion pour des populations et des zones déshéritées : la vision d’un système social comme complément de l’activité économique si celle-ci en donne les moyens est profondément obsolète. L’Etat a le devoir d’intervenir au nom de sa vocation intrinsèque de garant de la cohésion de la société. Face au risque de la mondialisation, c’est à l’Etat de définir une politique de développement des territoires, une politique industrielle et une politique de l’emploi. La montée du populisme en France en 2017 montre qu’il a failli à cette mission. Reste donc à la remplir, malgré les difficultés, en espérant qu’il ne soit pas trop tard.

Suzanne Maury, IGAS, enseignante à l’IEP et à l’IRA de Lyon


[1] Penser le populisme, Pierre Rosanvallon, 26e rencontres de Pétrarque, 2011, texte repris dans La vie des idées, 27 septembre 2011

[2] Dorothea Bohnekamp, Nicolas Patin, Le Monde 29 avril 2017

[3] Le malaise social n’est pas la seule cause du vote Le Pen, Hervé Le Bras, Le Monde, 27 avril 2017

[4] Non, il n’y a pas deux France qui s’opposent, Frédéric Gilli, Le Monde, 28 avril 2017

[5] La mondialisation de l’inégalité, François Bourguignon, La République des idées, Seuil, 2012