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Campagne présidentielle et temps de travail: éclairer les débats

Les candidats à la présidentielle s’opposent sur la politique du temps de travail. Ceux de gauche sont favorables à un effort de réduction pour mieux partager un travail qui se raréfie et disent s’inscrire dans un mouvement de baisse historique. F. Fillon veut abolir toute durée légale, à charge pour les entreprises de négocier le temps applicable, avec, comme référence, les 39 heures qui seraient appliquées aux fonctionnaires, parce que le temps de travail serait en France trop bas. Il assimile temps de travail et croissance : « Plus il y a d’heures travaillées, plus il y a de richesses produites », dit-il. E. Macron maintiendrait les 35 heures comme référence légale en gardant, sur la rémunération des heures complémentaires effectuées au-delà, les assouplissements permis par la loi du 8 août 2016 en cas d’accord majoritaire d’entreprise.

Quelle durée aujourd’hui ?

Selon le ministère du travail[1], en 2015, les salariés à temps complet travaillent en France 39,1 h. par semaine et 1652 h. par an. Les salariés à temps partiel travaillent en moyenne 23 h. par semaine et 976 h. par an. Pour les premiers, une étude de l’institut Coe-Rexecode, proche du MEDEF, qui a analysé les données Eurostat sur le temps de travail en Europe, montre que la France est bonne dernière des 28 Etats, avec un écart d’environ 200 heures avec l’Allemagne et 230 heures avec le Royaume-Uni. Le classement est un peu meilleur pour le temps de travail moyen tous salariés confondus (temps plein et partiel), la France étant alors au 25e rang. C’est ce dernier classement qui est le plus significatif car il tient compte de la répartition du travail : la France a plutôt moins de salariés à temps partiel que d’autres pays et ils travaillent plus, alors que l’Allemagne en a davantage et qu’ils travaillent moins. Malgré tout, la France est parmi les pays européens un de ceux qui travaillent le moins.

Premier constat tout bête, les 35 h ont peu à voir avec le débat, ou alors indirectement. Compte tenu des divers assouplissements apportés à cette durée légale (possibilité de définir au-delà un contingent annuel d’heures supplémentaires, situation des cadres au forfait dont le temps de travail n’est pas limité…), le temps de travail hebdomadaire effectif est en France, pour les personnes qui travaillent à temps complet, de 39 heures, ce qui est proche des autres pays. La différence se fait sur les jours de congés (plus nombreux en France si l’on y inclut les jours de RTT). La question n’est donc pas de « passer aux 39 heures » (on y est) mais porte sur l’éventuelle augmentation du temps de travail annuel.

Le temps de travail, une variable parmi d’autres, et pas la principale

L’intérêt des comparaisons européennes du temps de travail est relatif :

  • Les données produites ne sont pas fiables car le mode de recueil des déclarations auprès des salariés induit des marges d’erreur importantes, que le ministère du travail estime à presque la moitié de l’écart de temps de travail affiché entre la France et l’Allemagne. L’institut Coe-Rexecode a d’ailleurs l’honnêteté de le dire et d’insérer dans son étude la mise en garde des autorités européennes sur les difficultés de comparaison ;
  • Les données intègrent les salariés des services publics, qui font en France baisser la moyenne du temps de travail. Mieux vaudrait s’en tenir au seul secteur marchand ;
  • Elles ne tiennent pas compte de la productivité. En France, celle-ci est forte (c’est la contrepartie de l’éviction des jeunes et des seniors du marché de l’emploi), moins forte qu’aux Pays-Bas et en Belgique, mais plus élevée qu’en Allemagne et surtout qu’au Royaume-Uni. Or, si le but est de produire des richesses, la productivité compte davantage que le temps de travail brut.

Il suffit d’ailleurs de regarder les pays qui travaillent le plus en Europe (en decrescendo, la Roumanie, la Bulgarie, la Hongrie, la Grèce…) et ceux qui travaillent le moins (tous les pays riches de l’Europe sont pour le temps de travail dans le dernier tiers) pour mesurer que le temps de travail est une variable secondaire. Celle-ci ne dit rien en tout cas ni de la productivité (on l’a vu) ni de la compétitivité : certains pays qui travaillent moins que la France tous travailleurs confondus (les Pays-Bas, le Danemark, la Suède) sont plus compétitifs qu’elle et des pays qui travaillent beaucoup plus (la Grèce) le sont moins.

Surtout, dès lors que les employeurs disposent déjà d’une grande souplesse pour adapter le temps de travail aux carnets de commande (ils peuvent recourir aux heures supplémentaires, aux temps partiels et aux CDD), une décision politique d’assouplissement du temps de travail légal ne va pas suffire à libérer la croissance. Le temps de travail reflète certes des choix de société, conscients ou inconscients : ainsi, en France, les chiffres révèlent une « préférence pour le chômage » et une moindre tolérance à l’existence de travailleurs pauvres, alors qu’au Royaume-Uni, le choix est inverse, avec davantage d’actifs dont une part importante (27 %) travaille peu sans l’avoir choisi. Mais le temps de travail est surtout la conséquence d’une situation économique : on travaille quand il y a de quoi faire…ce qui compte, c’est le carnet de commande (dès qu’il se regonfle, les emplois augmentent, d’abord les intérimaires, puis les autres) et, sur le long terme, la compétitivité (coût, gamme et qualité des produits vendus).

Peut-on pourtant réduire le chômage en agissant sur le temps de travail ?

Plusieurs études ont étudié les conditions qui permettraient à une modification du temps de travail de créer des emplois. La plus synthétique est celle de France Stratégie ("Quelle politique du temps de travail", janvier 2017) : dans un contexte de forte concurrence internationale, un nouveau partage du travail ne permettrait de créer des emplois qu’au prix d’une réduction des coûts salariaux et d’une augmentation de la productivité, comme cela a d’ailleurs été le cas lors de la réduction des années 2000[2]. Quant à l’augmentation de la durée de travail, même sans compensation salariale, elle se traduirait à court terme par une hausse du chômage, les entreprises ajustant leur demande de main d’œuvre. L’on peut certes imaginer qu’à long terme la réduction des charges salariales ait un effet sur les marges des entreprises et sur l’emploi mais le pari n’est pas gagné.

Au final, l’acceptabilité sociale et les chances d’efficacité économique de la réduction ou de l'allongement du temps de travail sont plus que faibles. Quant à laisser toutes les entreprises négocier leur propre temps de travail, c’est irréaliste. La position raisonnable est donc celle d’E. Macron, avec maintien du statu quo, sauf exception locale acceptée par accord collectif d’entreprise majoritaire pour s’ajuster à un contexte spécifique. Mais elle ne l'est qu'à condition d’agir par ailleurs sur les vrais leviers de compétitivité, recherche, innovation, formation, taille et management des entreprises. 

Suzanne Maury, IGAS, enseignante à l''IEP et à l'IRA de Lyon, mars 2017


[1] Dares résultats, décembre 2016, n° 080

[2] Voir le rapport de l’Assemblée nationale du 9 décembre 2014 de la commission d’enquête sur l’impact sociétal, social, économique et financier de la réduction progressive du temps de travail, notamment les auditions des experts.